Bruno de Halleux
Mon tout premier cartel, je l’ai commencé en un temps où le séminaire IV, celui sur la relation d’objet, n’était pas encore publié par JAM.
Mon accès à ce séminaire ne fut pas sans difficultés. Nous le lisions dans une version vaste, diffuse, embrouillée, inextricable, impénétrable. Les phrases étaient infinies, le plus souvent sans sujet ou sans verbe. À côté de la difficulté liée à la complexité de l’enseignement de Lacan, il fallait parfois deviner le sens et la signification du texte tant sa transcription restait floue et peu précise.
Notre plus-un, était membre de la toute jeune École de la Cause freudienne. À ma surprise, ce plus-un ne disait pas grand-chose, il nous faisait parler, il nous posait des questions et il nous écoutait avec attention. Parfois, en quelques mots et de façon mesurée, il nous faisait apercevoir la structure de ce que nous disions sans le savoir.
Avant le moment du cartel, j’avais un sentiment de ne rien comprendre, je me désespérais, je pensais que jamais je n’accéderais au savoir analytique. Pourtant, à ma plus grande surprise, je ressortais de chacune de nos soirées de cartel avec une énergie neuve, avec un plaisir inédit sur ce que j’avais appris. Un désir m’avait été transmis sans que je n’en saisisse le « comment », un désir qui m’aiguillonnait et me relançait dans mon effort de lecture jusqu’à la prochaine fois.
Le cartel, on le sait, constitue un des piliers de l’Ecole. Lacan considérait qu’il constituait une des portes d’entrée possible dans son Ecole. L’autre modalité est l’entrée par la passe.
C’est dire l’importance du cartel dans la formation du psychanalyste. Le cartel s’adresse à quiconque, il ne faut nullement appartenir à une association de psychanalyse ou à une Ecole pour participer à un cartel. Il suffit de mettre en œuvre un désir de savoir et de former un groupe de 4 pour produire un travail, propre à chacun, et non collectif. S’y rajoute un plus-un qui veillent aux effets internes du cartel et à l’élaboration de chacun.
Vlassis Skolidis m’a proposé de choisir pour cet AM un thème sur la question du cartel. J’ai choisi dans cette intervention de préciser la fonction du plus-un.
Dans mon expérience des cartels, le plus-un a été une pièce centrale du dispositif, et mon rapport au savoir s’en est transformé. D’un savoir universitaire, encyclopédique que je m’efforçais d’apprendre et d’accumuler, le savoir a pris une toute autre couleur, celle d’un gay sçavoir !
Heureux de ma première expérience de cartel, je me lançais ensuite dans un deuxième cartel. J’avais choisi de lire le séminaire XX, Encore. Nous avions trouvé comme plus-un un collègue savant et reconnu pour son savoir dans les textes de Lacan. Ce fut une déception. Car à l’envers de mon premier cartel, nous les cartellisants, nous ne pouvions pas en placer une. Notre plus-un occupait tout le terrain, il ne cessait de bavarder, il professait comme un gourou, il faisait le maître, il déroulait son savoir, et j’avais le sentiment qu’il s’écoutait parler tant son savoir était grand ! Je sortais de mes soirées de cartel écrasé par le savoir de l’autre, convaincu que mon ignorance était indépassable, et je me trouvais davantage encore aliéné à un amour de savoir qui faisait barrage à tout désir de savoir.
Je découvris plus tard que ce deuxième cartel dirigé par notre plus-un, un maître du savoir, répondait au discours universitaire, à ce discours où Lacan place le savoir en position d’agent. Nous les cartellisants étions en place de ce que Lacan appelle les astudés. En position d’agent, il y avait notre plus-un, un maître du savoir. En position d’autre, les cartellisants, les astudés, ceux qui sont censés recueillir de façon passive le savoir du maître.
Or la logique du cartel n’a pas à répondre au discours universitaire. Il ne répond pas non plus à la structure du discours du maître.
Au début de son enseignement, dans les années 50 et 60, Lacan pouvait à l’occasion mettre en avant l’analyste comme un maître, il en parlait comme le maître de la vérité ! Mais, assez vite, Lacan va abandonner cette stature de maître pour l’analyste. L’analyste dans notre orientation lacanienne n’a pas à faire le maître, il est tout sauf un maître ! C’est vrai aussi pour le plus-un !
La formation de l’analyste est à conjuguer avec l’enseignement et non avec l’instruction. (Philippe Hellebois) En effet, le postulat de départ d’une instruction est que l’autre ne sait pas. C’est ce qui définit le discours de l’Université. Or, il n’en va pas de même pour le savoir à acquérir dans une psychanalyse.
L’hypothèse de l’inconscient, c’est de considérer que l’autre sait. L’analysant est dépositaire d’un savoir insu qu’il s’agit de délivrer. Ainsi, une des fonctions du plus-un est, à la façon de Socrate, de favoriser la production de ce savoir insu.
Sa place de plus-un me paraît dès lors devoir occuper une position d’enseignant homogène à celle de l’analysant. Il doit partir de son point d’ignorance. Ainsi, sa place relève davantage de la structure propre au discours de l’hystérie. En position de sujet divisé, le plus-un s’adresse au cartellisant pour leur faire produire un savoir insu, S2. C’est une condition nécessaire pour qu’il y ait un enseignement.
Bien sûr, il faut souligner avec Lacan que le cartellisant doit se montrer actif. Il doit y mettre du sien. Il doit payer une livre de chair, payer de son désir pour contrer la passion de l’ignorance qui toujours guette le sujet.
Ainsi, si le cartel répond davantage au discours de l’hystérique, il emporte aussi comme toile de fond, le discours de l’analyste.
Je m’explique :
Le plus-un a une fonction de relance, il rebondit, il ajuste, il acte, il recentre, il souligne, il fait retour sans cesse à l’objet d’étude du cartel. Le plus-un c’est celui qui pose les questions, celui qui ne cesse d’ouvrir à un savoir nouveau. C’est un sujet qui aurait pris la mesure de son manque de savoir. Autrement dit, son savoir n’est pas à situer à la place de l’Agent (le discours de l’Université), mais à la place de vérité dans le discours de l’analyste. C’est d’abord un savoir supposé.
Prendre la mesure de son manque à savoir, c’est une modalité pour le plus-un d’occuper une place où le savoir ne cesse d’être relancé. Ce savoir est mis au travail pour chacun des cartellisants.
Je comprenais mieux ce qui s’était passé dans mon premier cartel : le plus-un avait réussi à mettre chacun de nous, les cartellisants dans une position de travail où nous fûmes aspirés vers un savoir nouveau. Au cœur du savoir que nous lui supposions, il faisait valoir un trou dans le savoir et il nous aspirait à en cerner le bord.
Dans la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, Lacan précise le savoir que le psychanalyste doit acquérir. Il y dit p. 249 des Autres écrits que le psychanalyste ne doit pas se satisfaire « de savoir qu’il ne sait rien. Car ce dont il s’agit, c’est de ce qu’il a à savoir. Ce qu’il a à savoir […] Ça ne veut rien dire de particulier, mais ça s’articule en chaîne de lettres si rigoureuses qu’à la condition de n’en pas rater une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir ».
Alors, je propose un dernier pas pour cette fonction du plus-un. La fonction du plus-un ne serait-elle pas incarnée par celui qui se ferait responsable dans un cartel de la production d’un savoir, d’un gay sçavoir dont Lacan dit dans Télévision qu’il consiste en : « non pas comprendre, piquer dans le sens, mais le raser d’aussi près qu’il se peut… » (Télévision, p. 40)
Gay sçavoir, transmission d’un désir de savoir, resserrage de l’objet de la psychanalyse en le rasant d’aussi près qu’il se peut, voilà quelques pistes pour la fonction du plus-un. Dans ce premier cartel que j’avais fait sur la relation d’objet, le savoir qui s’y transmettait, se transformait en un gay sçavoir ! La fonction du plus-un en a été la pierre angulaire !